
Une commission fédérale à effectif unique
Le deuxième jour du NEXTPredict Summit New York a été dominé par une question centrale : qui a le pouvoir final de déterminer ce qui constitue un marché de prédiction légal et ce qui relève du jeu d'État ? Alors que l'industrie tente de clarifier son positionnement, l'institution fédérale chargée de la surveillance, la Commission des opérations sur les futures (CFTC), ne compte actuellement qu'un seul commissaire en poste. Selon Dorothy DeWitt, ancienne directrice de la Division de la surveillance du marché de la CFTC, cette configuration crée un risque de « forte volatilité réglementaire ».
Cette instabilité institutionnelle coïncide avec une fracture judiciaire fédérale (circuit split) concernant la nature même de ces marchés. La question juridique fondamentale est de savoir si les contrats sur des événements sportifs sont des swaps régulés au niveau fédéral ou des formes de jeu régulées par les États. Cette ambiguïté laisse les opérateurs dans une zone grise, entre la conformité fédérale et les interdictions étatiques.
Le bras de fer juridique et la prudence des avocats
Bill Pascrell III, associé du Princeton Public Affairs Group, a tempéré les attentes des participants. Il a décrit le processus de litige comme un « slow roll » et a exprimé son scepticisme quant à un jugement de cour d'ici juin prochain. Pour lui, si quiconque affirme savoir ce qui va se passer, il est soit « plein de foutaises », soit cherche à se donner une image d'expert.
Le risque pour les États est réel. Pascrell III a averti que les régulateurs du jeu d'État risquent de « perdre leur emploi » si la décision de la Third Circuit en faveur de Kalshi est maintenue. De son côté, Josh Sterling, associé chez Milbank et ancien responsable de la CFTC, a rejeté l'idée qu'une victoire fédérale condamnerait la régulation étatique des casinos et des paris sportifs. « L'objectif est de gagner, et nous allons le faire parce que nous avons la loi de notre côté », a-t-il déclaré, soulignant la confiance de son camp dans l'interprétation juridique actuelle.
Des conflits concrets entre l'État du Michigan et Kalshi
Les tensions ne restent pas théoriques. Jovy Dedaj, responsable des contentieux chez Kalshi, a confirmé que l'entreprise a respecté une ordonnance défavorable d'une cour d'État du Michigan lui demandant de dénouer des positions ouvertes. Cependant, la CFTC a indiqué à Kalshi qu'elle « ne devrait pas avoir fait cela ». Plus tôt, lorsque New York est intervenu, la CFTC a émis une ordonnance enjoignant à Kalshi de ne pas se conformer avant qu'un juge ne puisse se prononcer. Ces interventions directes illustrent la complexité opérationnelle pour les opérateurs qui doivent naviguer entre deux régimes juridiques contradictoires.
La ligne rouge : manipulation et vie privée
Chuck Todd, présent sur le panel national de sécurité, a soulevé la question de la faisabilité de certains marchés, citant en exemple un marché sur la durée des points de presse de la porte-parole de la Maison Blanche. « Quelqu'un doit dire non, ce ne peut pas être un marché parce que c'est trop facile à manipuler. Qui va prendre cette décision ? », s'est-il interrogé. Brigitte Weyls, directrice juridique de Gemini et ancienne responsable de la CFTC, a quant à elle remis en question l'autorité même de la CFTC à définir le jeu, prévoyant des litiges quel que soit le résultat des débats actuels.
La frontière entre information publique et vie privée est également un sujet de friction. Dan Berkovitz, ancien commissaire de la CFTC, a rappelé que les marchés fédéraux existent pour la couverture des risques et la découverte des prix, pas pour le divertissement. « Si vous pouvez parier sur tout, alors peut-être que tout est un jeu. Et peut-être que l'investissement est un jeu. Nous devons tracer une ligne quelque part », a-t-il affirmé. Il a également noté que les marchés de prédiction rendent des informations anodines pertinentes aux fins de l'insider trading, un domaine où la loi STOCK de 2012 interdit déjà le trading par les membres du Congrès et leur personnel.
Une approche plus restrictive pour certains opérateurs
Face à cette incertitude, certains acteurs du secteur choisissent de se cantonner. Jason Trost, fondateur et PDG de Smarkets, a qualifié les marchés sur les personnes publiques (mention markets) de « hors limites ». Jake Benzaquen, co-fondateur de ProphetX, a suggéré que les opérateurs devraient éviter les contrats susceptibles de nuire à l'opinion publique afin de gagner un éventuel procès à la Cour suprême. Cette prudence contraste avec la position de Harry Crane, professeur à Rutgers et membre du comité consultatif sur l'innovation de la CFTC, qui s'est opposé aux restrictions catégorielles, estimant que les « vibes » du moment ne devraient pas guider la régulation.
À l'international, le centre financier international d'Astana (AIFC) au Kazakhstan a rédigé ses règles sur les marchés de prédiction en cinq mois. Son cadre, limité aux investisseurs qualifiés et aux transactions entièrement garanties, exclut délibérément le sport pour éviter tout conflit avec le régulateur des paris du pays. Une opérateur licencié dans ce cadre a listé des contrats sur le taux de la Fed, le taux de la banque centrale du Kazakhstan, le Bitcoin et les actions de SpaceX. Pour Mondaire Jones, ancien représentant américain, il ne faut pas être naïf, et il prédit que des législations pour des « interdictions catégorielles » gagneront en élan en janvier prochain.
Pourquoi c’est important
Pour les régulateurs et opérateurs du secteur du jeu en ligne, cette instabilité juridique aux États-Unis redéfinit les frontières entre paris sportifs et produits financiers. L'incapacité de la CFTC à trancher rapidement, due à son effectif réduit, expose les plateformes à des ordonnances contradictoires venant des États. Les acteurs francophones observant ce marché doivent intégrer ce risque de volatilité réglementaire dans leurs modèles de conformité et de risque, car la ligne entre swap fédéral et jeu d'État reste à définir.